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Sphère. Tu tombes sur ce graph, Monk, et bientôt ne vois plus que la jaune sphère, la bulle qui l’entoure, impénétrable. Ça, que dit le grapheur, fascination pour cet être qui vit en-dehors du monde, nous mettant devant le fait accompli de son génie, sa sphère prise dans le halo d’une poursuite, vague signe d’une auréole dans ce monde horizontal.

Sphere, le second prénom d’un musicien, Thélonious Sphere Monk, sphère, comme l’endroit où tu pénètres quand tu entres pour la première fois dans l’univers du jazz, à dix ans peut-être, sur l’électrophone de ton père tourne un disque du Modern Jazz Quartet, Pyramid, démarrant au vibraphone, et toi tu voudrais l’imiter, et pourquoi ton xylophone ne fait pas le même son, bien sûr tu aimes le premier morceau, il te semble reconnaître le musicien qui l’a inspiré, et sa manière, le jeu des enchâssements, tu comprends alors que le jazz est malin, s’approprie tout, le combine dans sa boîte noire, dans la zone qu’il a délimitée pour brasser les notes sur ses mystérieuses portées et les emmener dans un monde inconnu, c’est sa force, et ce seront d’autres sphères, d’Oscar Peterson, de Miles Davis, de Louis Armstrong que tu fréquenteras. What a wonderful world.

Sphère. Un jour, tu fermes les yeux, et c’est Sphere Monk qui entre dans ton paysage sonore, ton Monk à toi s’écrit en bleu, son blue monk, ton standard favori, entendu avec Charlie Rouse au saxo ténor. La sphère est cette fois une « cage d’ascenseur » [1], en train de tomber, tu entends la déconstruction du style, « ces trucs disloqués » [2], avec Monk, tu saisis encore mieux pourquoi le jazz te secoue, toi qui vis sur la terre friable, qui se dérobe parfois, tu apprends que dans ce monde-là, on peut tenter l’improvisation d’un envol, dans ce monde-là, le déséquilibre n’est que provisoire, on le construit en machine imaginaire, suspendue au-dessus du bayou, qui frôle alligators et flirte avec aigrettes, buses à queue rousse et carouges à épaulettes, jusqu’à l’accostage, car il y a toujours un quai au bout du solo, et c’est cela que dit la séquence, accepte de tituber dans l’inconnu, mais sache primo qu’on fait ça ensemble, secundo, que les solos se relaient l’un l’autre comme en ricochets à la surface de l’eau, et qu’à la fin ils atteignent l’autre rive. Alors pas grave si on risque la dégringolade, là, c’est un jeu.

Sphère. C’est bien plus tard que tu l’entends avec John Coltrane au saxo ténor qu’il a troqué contre son alto, blue monk, esquissé en ombre bleue tremblante, et que tu es sonnée, le choc de deux génies, le grand jeu des solos, qui se cherchent en duel, la partition piano sur laquelle le saxo refuse de s’aligner, Coltrane verse en mode personnel, dans cette précipitation et accumulation de notes qui donnent le vertige, alors le piano enchaîne en ligne d’égo rivale, au jeu du chacun-son-tour, mais à peine un partage, ils cherchent à s’impressionner par leurs glissando, collaboration de cinquante-sept au Carnegie Hall, une proximité au bord de l’abîme, des trouvailles en ellipses, en dissonances, on dit que Monk a permis la maturation du style de Coltrane, pourtant ce qui semble s’être passé ce soir-là, c’est une correspondance à double tranchant, -comment ne pas voir la différence pianistique de Monk quand il échange avec Charlie Rouse, tranquille-, en fait, il se laisse contaminer par Coltrane tout autant que lui l’intimide, comme s’ils s’étaient trouvés et avaient joué ce soir-là et quelques autres dans la même sphère hallucinée.

Sphère. Et tu comprends que là comme ailleurs, les fantômes ne sont jamais loin et qu’il n’y a pas de rez-de-chaussée pour la cage d’ascenseur.

texte : christine simon
photo : dominique hasselmann


ce texte a été publié dans le cadre des vases communicants de novembre 2014 sur le site Métronomiques de dominique hasselmann. Merci à lui pour la photo.

[1« Jouer avec Monk, ça vous donne la sensation de tomber dans une cage d’ascenseur » John Coltrane

[2« Il fallait être Coltrane pour jouer avec Monk - tout cet espace, ces trucs disloqués qu’il jouait... » Miles Davis

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