< participations < vases communicants

Les derniers textes…

comme dans une cage d’ascenseur

7 novembre 2014
ma propre contribution sur le mot jazz

jazz qui souffle

7 novembre 2014
un texte de dominique hasselmann

road party

1er août 2014
un texte de Dominique Hasselmann

quelque chose n’est pas allé comme ça devait, mais quoi ?

1er août 2014
ma contribution sur le mot « road »

quelque chose n’est pas allé comme ça devait, mais quoi ?

Quand on dit road trip, on n’a rien dit, comme s’il n’y en avait qu’un, il y en a autant que de moyens de transport de road trip en Amérique, le tien, c’était en Greyhound bus dans les années soixante-dix, la traversée d’est en ouest, trois jours, et ça change tout, parce qu’en autocar, le tour des US, c’est long, si tu ne peux pas t’arrêter entre les étapes, le paysage en durée, se demander quand la plaine qui a commencé il y a trois heures va s’arrêter d’être ça, la plaine, toujours jaune à l’écran, la lenteur, ces miles qu’on enfile sur les banquettes de moleskine usée, un défi à ton impatience, et puis la transpiration dans cet espace sans clim, ça change tout parce qu’en Greyhound bus, le road trip, tu le fais dans l’habitacle, dans l’allée entre les rangées, un va-et-vient, c’est les Américains que tu rencontres, pas l’Amérique, le melting pot en vrai, et ce que tu vois par la vitre, les gratte-ciels, les citernes sur toits plats, les cottages de bois clair, les échangeurs à dix étages, le bandeau d’herbes jaunes, les autos XXL, les snack-bars, les bus stations, c’est juste la bande-son de l’enfance, un décor, les westerns, les bluettes des fifties, les road movies, le montage cut de tous les films noir et blanc vus à la télé et de quelques autres captés au cinéma, le film de tous les films, tu le regardes enfin en couleur dans le cadre pas carré d’une fenêtre arrière de bus, mais ce qui te saute aux sens est à l’intérieur, les voix, les accents que tu cherches à situer, les fringues pour deviner un métier, les bagages, une carte de visite, les odeurs, celles du jour et celles de la nuit, les sourires, les sales gueules, l’obésité, la pauvreté, les mères célibataires, la lie américaine, ce qu’on ne t’avait pas montré dans les films, ou que t’avais pas voulu voir, les freaks, la loose, t’avais pas encore lu Saul Bellow, tu connaissais pas Diane Arbus, malgré ton incursion dans The Crucible d’Arthur Miller ou chez Faulkner, Le Bruit et la fureur, et même si t’avais tremblé dans La nuit du chasseur, et puis compris que tout n’était pas rose en ville non plus avec The Big Money de Dos Passos, ça ne tiltait pas dans le grand flipper, comme si ça n’était pas pour toi, ça ne te fascinait pas, comment dire, ça ne faisait pas le poids avec Les aventures de Tom Sawyer, Les quatre filles du Dr March, la série de tous les Jack London sur l’étagère de la bibliothèque Peugeot, tu cherchais une Amérique de littérature enfantine, celle qui t’appartenait, depuis les rituels de papier chewing gum de ta cousine ou les comics de ses frères, la magie des corn flakes ou du jelly vert sur la table du petit déjeuner, dans ton monde de tartine beurrée, ni même avec le banjo du lycée, ou tes héros des civil rights, comme en arrêt sur image, ton Amérique penchait du côté naïf, gravé en toi un pan entier pas pubère, un retard à l’allumage de ta maturité, t’étais pas préparée à l’électrochoc.

A Baltimore, le jeune black obèse, casquette à visière inversée, qui se trimballe avec sa collection de photos de serial killers et qui te la montre en bégayant, la mère célibataire qui se shoote en cachette aux toilettes de la station de Washington abandonnant son nourrisson sur le siège du bus, à Knoxville, un homme arrive sur deux béquilles, jambes coupées, le tissu du pantalon épinglé haut, il embarque, finit par t’expliquer à Nashville qu’il était voleur de boîte noire dans les lignes à haute tension et qu’il en est tombé (jamais compris ce que c’était), à Evansville, te montre sa Winchester, elle brille, à Saint-Louis, tu viens de voir l’arche à l’entrée de la ville et il t’explique qu’il traque sa femme qui l’a abandonné quand il était en prison, à Kansas City, descend du bus en te disant qu’il l’a trouvée et qu’il va la tuer, et puis cette petite Française, une madone en pull blanc, trimballant son sac de cuir clair plein de sex toys, à cette époque on n’avait pas de mot pour dire la chose, qui te confie à Reno comment elle économise dans cette ville où les prostituées ne sont pas taxées, contrairement à Frisco, pour s’acheter un restaurant et se dégotter un petit mari à son retour dans le sud-ouest quelque part près de Périgueux, est-ce qu’elle s’est trouvé un bar et un mac à la place.

Non, du haut de tes vingt ans conquérants, t’as un côté pas fini avec tes clichés scotchés à l’enfance, t’es pas prête à comprendre que la vie peut être ce genre de road movie. Et avant même d’arriver au bout de tes trois-mille-cent-vingt-deux miles, reliant au feutre noir tes villes-trophées sur la carte, tu sais que quelque chose n’est pas allé comme ça devait, mais quoi.

C’est au retour, ta dernière nuit à New York, quand le couple de gays, copains de copain, pète les plombs, joue la grande scène du deux et annule ta nuitée chez eux, après que t’as mis tes derniers jetons dans le taxiphone, quand il est déjà vingt-et-une heures, et que tu débarques dans le plus crade des YMCA, que les deux malabars à l’entrée te regardent d’un air concupiscent et que t’es seule dans le dortoir, parce que l’autre a dû prendre un avion plus tôt, là, tu sais que la nuit sera rude, et qu’il faudra dresser une armoire et monter pour faire levier deux lits jumeaux métalliques l’un sur l’autre, et toi arc-boutée, meurtrissant ta chair contre les barres, pour bloquer la porte qui ne ferme pas à clef, quand ils viendront cogner, saouls comme pas permis, pour venir te faire ta fête, que t’y passeras deux heures à les faire renoncer et une nuit sans sommeil à craindre qu’ils reviennent, une nuit en guerre, tout toi, sommée de lutter, et un petit matin dont tu triompheras, moulue, les muscles éteints, mais entière, que tu comprends.

Tu sais que c’est là que ça a explosé, l’enfance.

Photo prise pendant la projection de Paris, Texas de Wim Wenders, le 18.7.

texte : Christine Simon
photo : Dominique Hasselmann


Ce texte a été publié dans le cadre des vases communicants sur le site Métronomiques de Dominique Hasselmann en août 2014. Merci à Dominique Hasselmann pour la photo.

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 1er août 2014 et dernière modification le mercredi 16 septembre 2015
Merci aux 270 visiteurs qui ont consacré au moins une minute à cette page

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message
  • Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

  • Lien hypertexte

    (Si votre message se réfère à un article publié sur le Web, ou à une page fournissant plus d’informations, vous pouvez indiquer ci-après le titre de la page et son adresse.)