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Ecrire, dit-elle I

Je me bats avec l’écriture, je devrais dire avec mon écriture, depuis des années. Je ne parviens pas à renoncer à une pratique que j’appellerais « l’écriture en état de transe ».

J’y retrouve cet état dans lequel je me sens quand j’écrivais ou quand je chante une chanson, l’impression de me lier à l’émotion en son saint des saints, le cœur de fusion, et surtout une certaine conviction que ce serait là plus juste, plus fort, plus authentique, plus exact que dans n’importe quelle autre description du réel. Le vibrato de la voix menant au tressaillement de la salle, cette sensation que certains amis m’ont dit avoir ressentie en m’entendant chanter.

Pour moi, étant passée de la création de quatre minutes de chanson à l’écriture de milliers de pages de projets de livres jamais envoyés aux éditeurs, j’ai surtout poursuivi sur le même élan, comme si écrire un texte n’était que la partie augmentée de l’art de la chanson.

Comme si le texte devait s’accompagner de son vibrato, penser les mots et la musique et ce quelque chose en plus qui serait le tremblement du texte et que j’appelle le réel.

Une sorte de tentative de résurrection du sentiment d’enfance, une fidélité à cette première fois qu’on a senti ou qu’on a pensé quelque chose, comme un dû à ces instants-là. J’aimerais me dire qu’il s’agit de la sauvegarde de cette partie de soi, qu’on appelle l’âme, si souvent massacrée par les adultes. Mais j’en suis de moins en moins sûre. En tous cas, dans mon esprit, c’est un texte en 3D, qui permettrait de penser la profondeur, la hauteur, le sixième sens au-delà du sens des mots.

J’essaie d’écrire comme on fait tourner les tables, et c’est pourquoi je me fourvoie. Quand j’écris dans ce tremblement de moi, je crois faire saillir le réel, le faire vibrer, plutôt que l’évoquer, le réhydrater comme l’eau fait ressurgir la matérialité d’un aliment lyophilisé.

Je le crois, mais vu que personne de mes lecteurs ne le ressent, ou plutôt que cela ne leur semble pas « spécial », je pense y renoncer. Je pense même aujourd’hui qu’il s’agit là d’une certaine jouissance, à laquelle j’ai du mal à échapper, d’un manque de maturité, un reliquat d’enfance, un peu comme un réflexe de succion du bébé, qui n’aurait pas totalement renoncé à l’allaitement.

Et ce blog dans lequel j’écris depuis 2006 est sans doute le lieu où je peux le mieux le dire, car là se murit mon désir d’écrire, où peuvent s’échanger des réflexions autour de ce qu’est l’écriture.

Le texte qui suit est un exemple de ce tremblement. Je le soumets à la sagacité de ceux qui voudront bien descendre dans ma TL, au risque de s’y ennuyer, de la trouver conventionnelle ou bêtement sentimentale.



Quant à la réminiscence, la chercher dans le lacis des circuits neuronaux non pratiqués depuis de longues années

Première fois que je me raconte la scène. Dans la cuisine, les femmes parlent, elles se disputent, une affaire de cadeau, je crois. Maman a offert un presse-purée électrique à Grand-Mère et Grand-Mère ne s’en sert pas. Elle préfère son moulin à légumes manuel et ça énerve maman.

A côté d’elles, je rêve, pliée en deux, le coude sur la table, la tête à même la nappe, occupée à tracer du doigt les motifs du tissu. En bruit de fond, les minuscules paroles acides ; il y a de l’acrimonie entre elles, sans importance, je ne les écoute que d’une oreille.

Puis le son aigu, le son qui fuse, qui déchire l’air d’une zébrure aigre de violon, et interrompt le brouhaha des femmes.

Dans la rue, quelqu’un crie, quelque chose comme « oh, mon Dieu, oh, mon Dieu ». Qui a crié ? Une voisine, je crois.

Peut-être est-ce plus tard que le cri est poussé. Peut-être y a-t-il eu deux fois les cris. Cela se mélange dans mon souvenir.

Les femmes se précipitent à l’extérieur, en troupeau, ça grince, les pieds de chaises dérapent sur le parquet, les chaussures frappent sur le plancher, tout le monde sort en catastrophe. Comme si elles avaient besoin de voir, elles veulent voir la réalité, celle que révèlent le crissement strident et le son mat.

Moi, je ne sors pas. Toutes affaires cessantes, je dois ne rien faire, ne pas bouger. Je sais qu’un drame s’est produit. Un contexte de drame, puis un événement. Il est advenu.

Et tout de suite, je sais qu’il m’est arrivé, il est pour moi, je ne sais pas quoi, mais pour moi, ce bruit sourd de choc je l’ai mis en réserve quelque part, je l’ai engrangé. Je suppose un résultat de drame, et je ne veux pas le voir.

Qu’est-ce que je sais ? Rien. Je devine, je peux tout imaginer de loin sans m’approcher. Je suis au-dessus de tout ça, n’est-ce pas, moi qui décide ce que je dois voir.

Pourtant, une ombre menace dans ma tête, quelque chose de tragique, tout peut être arrivé.

Alors je recule lentement, je me niche derrière la porte, tout près du poste de TSF de Grand-Mère, le poste où elle écoute la radio de Suisse, le dimanche soir, les chœurs de Radio-Sottens, les vieilles voix sur des mandolines douces.

Je me mets à attendre, derrière la porte.

Puis j’entends le hurlement inhumain d’une femme.

Nooooonnnnnnn.

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anchorage

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 15 janvier 2012 et dernière modification le dimanche 12 avril 2015
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