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le sas

« Vous entrez dans une zone de perturbation sensorielle », c’est le message qui sort de la tour noire posée à l’entrée du sas, « vous entrez dans une zone de perturbation sensorielle », la phrase tourne en boucle, une voix de femme, grave, peut-être le seul repère donné, un repère qui n’en est pas un, un repère qui dit qu’on n’en aura pas d’autres.

On est prévenu que le sas plonge ses visiteurs dans une sorte de flou destiné à créer le vide intérieur. Pensé qu’il s’agit de faire tabula rasa, de provoquer le coupe-circuit des réseaux neuronaux, d’entraîner l’amnésie, l’aperception, l’arythmie, l’aveuglement aussi, par une série de dispositifs cachés. Et peut-être le chaos davantage que le vide.

On se saisit alors d’un outil mental, on construit très vite un palais du sens, des cases de compréhension, où viendront se glisser les découvertes, comment résister à l’affolement des sens, sinon par une rigueur de l’esprit, un méta-système qui construit sa loi, dans l’univers déstabilisant qu’on nous prépare.

Perturbation
Rien pu voir, juste peut-être, au début, une silhouette grise, à quelle distance on ne saurait dire. Au bout de quelques secondes dans le sas, un brouillard s’est levé. Blancheur sortie des murs. On se met à humer, mais la buée ne sent rien, elle n’est même pas humide, au contraire, si on doit tenter de nommer, on dirait brouillard sec, qui se développe en volutes de plus en plus denses. On a peur de suffoquer. Pourtant ce n’est pas de la fumée.

On tressaille, on se heurte à quelque chose, même pas distingué dans le magma [1]blanc, mains tendues d’instinct, tentant de limiter l’effet du contact, mais le renforçant dans le même mouvement, la peau chaude, la résistance des os, le tissu du vêtement, de la soie, quelques parties molles, les seins, peut-être le ventre, cette sensation que les mots sont plus lents à atteindre le cerveau quand le regard manque, on happe l’air, corps effacé, bientôt effacé comme souvenir même.

La vision, pas d’objet.

Pensée qu’il s’agit de nous former à un spectacle à venir, à quelque chose qui ne se préciserait que peu à peu. D’où le mot de « sas », une entrée en matière.

Perturbation, la numéro deux, on classe, on trie.
On marche et le sol fait obstacle, comme quelque chose qu’on pousse en avançant, qui se redresse et sur lequel on bute, on se baisse et on touche du bout du doigt ce qu’il semble être une feuille de papier à vergeures et fils de chaîne, tressage du vergé qu’on reconnaît sous la main. On la rabat du talon sur le sol.

On marche sur du papier, on suppose qu’il s’agit d’un livre, au relief, d’un livre ouvert, un volume qui couvre l’entièreté de l’espace, qu’on écraserait comme on le fait d’un livre trop épais dont on veut casser la tranche, on est en équilibre précaire. Presqu’une incapacité à se tenir debout. On étend les bras, de crainte de.

« Vous entrez dans une zone de perturbation sensorielle », pourquoi cette répétition, on est entré depuis un moment déjà, l’effet déstabilisateur compte plusieurs étapes déjà, la voix voudrait convaincre que le corps lâche, que le temps reboute sans cesse, mais on s’est habitué au trouble. Et l’architecture mentale s’échafaude, construisant la chronologie.

Ce qui perturbe, c’est que ça fatigue, ça, tout réinventer, les mots pour penser ce qui ne se donne plus, les évidences à reconquérir, devoir se remémorer les sensations et les nommer.

On s’accrochait encore au son.
La voix rauque, la phrase « vous êtes ici…, etc », tout à coup inaudible, ça creuse outre-tombe, on pense à un de ces effets du « vocal fry », le larynx se délite sur la fin, la corde grince, mais c’est plus grave, la perturbation atteint à présent toute la phrase, le sens des mots, per…ba…, les mots égorgés, dégorgés aussi, se perdant jusqu’au silence. Ce silence qui grésille à la façon morne d’une mire dans la nuit.

On reste immobile, abandonnée, réduite à ce « on » quelconque, pas d’intention particulière. On est dans le sas, le lieu d’avant, mais d’avant quoi.


Dans le feuilleton Volte-Face d’Anne Savelli, une place pour des textes amis.

[1Point de départ du texte, une œuvre d’Ann Veronica Janssens, brouillard, vue à la Galerie Air de Paris.