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compile I

9 octobre 2016
revenue dans ce quartier de l’enfance

compile I

« le voyageur tourne et revient sur ses pas possédé par le doute : il ne parvient pas à distinguer les différents endroits de la ville, ses propres catégories mentales en viennent à se mélanger. Il en déduit ceci : si l’existence en chacun de ses moments est tout entière elle-même, la ville de Zoé est le lieu de l’existence indivisible. Mais alors, pourquoi la ville ? Quelle ligne sépare le dedans du dehors, le grondement des roues du hurlement des loups ? »
Italo Calvino - Les villes invisibles - Folio/Gallimard - page 47


Compile I
Revenue dans ce quartier de l’enfance, —la rue qui passe devant la maison, on ne sait par quel bout la prendre, et il y va de cette rue, mais aussi d’une autre—, par où commencer, peut-être au Crépon, un carrefour à quelques dizaines de mètres de la barrière, sur l’axe de l’usine, sur le parcours d’une route qui mène à.
Pour donner l’allure, on partirait sans doute de cette brasserie, où on n’est jamais entrée enfant, traverse le souvenir d’un lieu joyeux et bruyant où se côtoient des hommes en costumes et des ouvriers en bleus de travail, les mots qui reviennent c’est ingénieur, OS ou manœuvre, tous désignés par leur poste là-bas, c’est un point de passage, qui fait se rencontrer les travailleurs venus des quartiers qu’on n’appelle pas encore résidentiels et ceux des blocs, c’est l’expression, on ne dit pas cité à cette époque, tout ce monde qui vient boire un verre, faire quelques parties de belote et se mélanger au sortir du travail.
En passant devant la zone interdite, qui a dit qu’elle l’était ?, on les entend, la porte est presque toujours ouverte, ils rient à de bonnes blagues qu’on ne comprend pas, on glisse quelques regards curieux. Le moment le plus difficile, c’est le samedi soir quand, ivres, ils sortent, s’appuyant sur tout ce qui se présente, et c’est parfois sur soi, on ne se souvient pas avoir bifurqué à cet endroit pour éviter le trottoir envahi, on marche droit, sans regarder, s’il le faut on esquive les gestes malencontreux et on n’a jamais été inquiétée. Dans la ville, se trouvent quelques endroits comme ça, des zones rouges et noires, qui imposent un certain rôle, peut-être est-ce une main qui soudain se crispe autour de la sienne qui signale qu’il faut faire attention.
Crépon, on dirait un juron, un de ceux du grand-père, celui du village, pas loin, Crénom de, s’arrêtait toujours au bord.
Trace du petit train du dimanche soir où on restait jusqu’à la fin du générique pour lire le nom d’un technicien, qui s’appelait Serge Nomis. On croit qu’il était technicien du son, mais la vidéo de l’INA consultée s’arrête avant, on ne pourra pas vérifier, en tout cas certitude de Nomis, qu’on inscrivait intérieurement et par erreur dans la déclinaison de nomen, ce nom de l’être, de la personne, de la chose, qui aurait fait nominis au datif pluriel, mais on lui préférait nomis, parce que cette forme faisait palindrome du nom.
"Petit train de la mémoire", jamais mémorisé le titre entier, on disait juste "le petit train", un interlude de Maurice Brunot, zoom sur un insecte qui butine dans la fleur, puis sur une chèvre qui broute à la branche, une tortue aussi, très lente, comme ce petit train qui pénètre un bâtiment, on le voit s’enfoncer dans le tunnel, on compte le nombre de wagons à l’entrée, il ressort un peu plus loin, le compte est bon à la sortie, on peut poursuivre. Images par images, la petite musique irrigue l’animation, les nappes de dessins humoristiques sur les parois mobiles se succèdent en rythme, on met le couvert et avant de passer à table, on déguste ces Delikatessen, la petite musique qui met la vie en marche.
Le Crépon n’est pas qu’un carrefour, c’est une rue qui introduit la 3D par rapport aux axes plats qui la croisent, quelque chose d’une transcendance, qu’on entame comme une épreuve, parce qu’on sait que ça va monter raide, passés la pharmacie, puis le droguiste Giordano côté gauche, l’entrée du chemin qui mène à la maison du pasteur Chavannes sur la droite, on commence à grimper, on traverse la rue Sous les vignes, qui file à gauche vers le lotissement d’ouvriers, et la pente devient sèche, quelques maisons neuves fermées de portails hauts plus loin, c’est le magasin de pompes funèbres Roussel, qui fait aussi les gerbes et les bouquets de fleurs fraîches. En face, le cimetière.
La porte grince quand on la pousse, on longe un chemin bordé de plessis, on rejoint la tombe qui fait l’angle de la troisième allée, sans même compter, les pieds reconnaissent les graviers, on grimpe encore un peu et on se penche sur la sculpture de rosier qui fait liseré d’une page étroite, comme dressée d’un bloc-notes où se lisent les noms familiers de personnes qu’on n’a pas connues ; humble cahier vertical qui jouxte la longue page plate d’une autre pierre tombale, envahie de cailloux blancs.
Parfois, on s’adresse au second prénom de la liste, et on murmure Marie.
En levant la tête, on voit tous ces carnets ouverts, un arrêt sur images de l’histoire, ça qu’on vient chercher ici, une présence d’éternité, à l’écoute.
On ne l’escalade pas très souvent, la rue du Crépon, la plupart du temps on reste au carrefour, on entre chez le pharmacien, qui salue d’un tonitruant Bonjour, Petite Simonus. On se sent vaguement ridicule d’être ainsi envoyée en Empire romain, on n’a pas envie de sourire, parce qu’on s’imagine que son latin de cuisine dit quelque chose de soi qu’on ignore.
Tu vas chez Lustucru ? C’est le nom que le frère a donné au pharmacien, son air de nouille, dans sa blouse blanche étroite, surmontée d’une tête d’oiseau à lunettes.
A l’école, Mireille Tisserand aussi porte des lunettes, on ne connait pas ses parents, tout ce qu’on sait, c’est que son père est pompier. Est-ce que c’est un de ceux qu’on a vu passer dans le véhicule, on était en classe, c’était un après-midi de grammaire, et deux ou trois d’entre eux tricotaient comme si n’avaient cure des pin-pon qui nous avaient fait nous agiter. Des pompiers tricotaient assis côte à côte sur le banc d’un camion rouge.
Qu’est-ce qu’ils tricotent, les pompiers ? Peut-être une couverture, faut se dépêcher, la finir pour pouvoir envelopper un enfant, sauvé du feu, les pompiers sauvent, les pompiers protègent, on ne sait pour qui ils s’étaient déplacés ce jour-là, beaucoup de ces flux de la ville, dont on tente de deviner où ils mènent, ne pas sauter aux conclusions, juste souligner ce qui passe, ce qui se passe, ce qui nous échappe.

La couverture est rose, à grosses fleurs, du synthétique, avec volants sur les côtés, deux couvre-lits, achetés sans doute au marché, dans notre chambre à la sœur et à soi on ne voyait plus que ça, les grosses fleurs, genre pivoines, qui avaient poussé sur les surfaces planes, un champ de fleurs mais pas de celles qu’on voyait dans les prés, tout autour. Des fleurs sophistiquées.
La rue, devant le portail au bout du chemin, on en possède un fragment, celui du regard, à cet endroit, elle est bordée de potagers, de garages, de courettes et de vérandas. C’est le voisinage. On connaît chaque famille, même si on n’a pas souvent pénétré davantage que leur pas-de-porte. Avec les voisins, on se parle d’un terrain à l’autre, par-dessus les barrières ou les haies d’ifs taillés court. Mais de l’autre côté, les façades sont basses et mitoyennes. Il y aurait comme deux faces du même quartier, c’est la route qui ferait frontière, question d’époque de construction et de moyens, lots spacieux à construire plus anciens, une partie du parc du château vendu en parcelles, c’est l’accession à la propriété du contremaître, maisonnettes à louer aux ouvriers plus récentes, sans jardin, coincées derrière par la rue du Canal.
La plus petite avec courette, juste en face, c’est celle de Colette. Enfin, c’était celle de sa mère. Sur une photo retrouvée, le portail est entrouvert, créant un angle obtus projeté sur le mur, juste ombré de l’éclat d’un soleil d’automne, en signent la saison quelques feuilles mortes au sol, tombées de deux tilleuls placés de chaque côté, on voit les deux femmes de petite taille, Colette avec sa valise, tenant par la main un petit garçon, son maintien est étrange, elle baisse la tête, sa mère lui parle de manière animée. On ne sait pas si le photographe se doutait du cadre qu’il avait choisi, parfois on croit prendre juste l’ombre d’un angle sur un mur, qui ressort sur la photo argentique, mais en arrière-plan, il avait capté quelque chose d’une vie privée, un instantané.
Voirolles, Lods, Ghozi, Kolpinsky.
Bloch, Thibout, Franel, et à l’arrière, Chavannes et Hell.
La stabilité, les voisins posés sur une sorte de plateau multicolore, le damier du voisinage. Chaque case dégage de la chaleur, chaque case plus ou moins, peut-être le sourire qui fait ça, et cette courbure en soi dans certaines conversations. Le plus chaud, c’était en face.
Elle dit chez Voirolles, chez Franel, mais chez Mme Kolpinsky, évitant ainsi d’impliquer le fils, celui qui reluque lors des essayages. L’élégance d’appeler ses voisins Les…, on ne la découvre que plus tard. Cet homme qui, son élégance, un rien d’anglo-saxon.
Du parc, on est séparé par une haute rangée de noisetiers, très dense. Chez Caburet. On n’y pénètre que pour y chercher le ballon, quand il est parti trop loin. Parfois, on salue la vieille dame sur la balancelle.
D’accès vers l’extérieur de notre quadrilatère, juste la nationale, qui gronde plusieurs fois par jour d’un brouhaha d’autos, de mobylettes, entrées, sorties d’usine, huit heures moins le quart, midi, deux heures moins le quart, six heures, les tournées de cinq heures du matin et dix heures du soir sont plus discrètes, on ne les remarque pas, et l’été la transhumance des voyageurs aux bras pâles, direction le sud, avec un répit en juillet, le feutré musical des pneus de vélos et les haut-parleurs de la caravane, le jour de passage du Tour de France. Mais le reste du temps, elle est plutôt calme, la nationale.
On peut aussi s’échapper derrière grâce au droit de passage, qui permet de longer la propriété des Chavannes jusqu’à la rue du Crépont. Les Hell, eux, donnent sur la rue de la Liberté, au-dessus, chez eux qu’on va chez le coiffeur. Depuis le verger, on ne voit rien du salon de coiffure, juste le jardin de la maison attenante.
Il y a d’autres voisins, derrière, historiques, est-ce Peretié, un nom de ce genre, on a oublié. Mais pas les propos de la femme, elle a connu la grand-mère, ta pauvre grand-mère, qu’elle aime à répéter.
Quand on pense à cette voisine, revient une anecdote sur les femmes du lieu, au début du vingtième siècle, portaient des robes longues sans dessous, ce qui leur permettait de s’arrêter sur le chemin et, sans rien montrer, de se soulager, est-ce elle qui raconte cette histoire et dans quelles circonstances ? Reliquats de phrases comme ancrés dans la terre, à cet angle du jardin, reliés à cette ombre dont on a perdu le visage.
En longeant la nationale à droite, on passe devant les commerces, une boucherie, une boulangerie qui vend des bonshommes en pâte sablée et des croissants chétifs, et un troisième commerce, un Tante-Emma (mot qui désigne la quincaillerie dans la famille) ; sont un peu en retrait de la route pour que les chalands accèdent sans danger aux marches des boutiques. Plus tard, il y aura un magasin de luminaires à la place de la boucherie, et la boulangerie changera de propriétaire, deviendra pâtisserie, la pâtisserie Maradan, doublera sa longueur de vitrine en rachetant l’enseigne voisine, la mettra de plain-pied en la reculant d’un mètre pour ménager quelques places de parking, et sa réputation attirera les clients de plusieurs kilomètres à la ronde.
Surtout le dimanche, où les autos chevauchent alors les trottoirs sur des dizaines de mètres.
Ce que les nouveaux marchands installés ont apporté dans ce quartier l’a remodelé, ils ont pris l’ascendant sur le côté résidentiel, ils ont choisi la nationale au détriment de leurs voisins, préférant le flux des chalands lointains au commerce de proximité. Personne ne les avait jamais considérés comme des voisins, ils nous ont rendu la pareille. Il leur fallait sans doute étendre leur zone de chalandise, puisque nous-mêmes leur préférions la grande surface pas chère qu’on n’appelle pas encore supermarché, installée un peu plus loin, sur la route qui mène au village du grand-père.
La ligne droite, celle qui prend au bas du Crépon et va vers l’usine, éprouve les piétons, on ne se souvient pas l’avoir empruntée autrement que seule, coincée entre le flux des véhicules et la haute palissade de ciment gris côté droit, la bise y souffle en hiver, l’été on cuit derrière le paravent brûlant, alors toujours on baisse la tête et on s’y engage pour aller à l’école, c’est le flanc d’une grande cour qui borde la Brasserie, un lieu ombragé où vivent son directeur et sa famille, les Mercier.
Arrivée vers l’entrée du bâtiment, on fronce le nez aux odeurs de malt et de houblon, puis on se redresse devant les façades et boutiques dans ce qu’on appellerait aujourd’hui le centre-ville. Mais est-ce un centre, ce qui ne fait que bords d’un axe, sorte de prologue à la place de l’école puis un bloc plus loin aux ateliers de l’usine, que la nationale traverse en son milieu pour rejoindre le tunnel sous les rails débouchant sur l’autre ville.

Promiscuité de l’école secondaire et de l’usine, les copines feront mécanographes, les copains OS1 et OS2. Ceux qui iront au lycée prendront le bus, poursuivront la route jusqu’à la gare, avant de monter par une passerelle métallique qui enjambe la voie ferrée et permet de rejoindre le chemin menant aux Grands Jardins.
Nous venions de regarder Les temps modernes de Charlie Chaplin à la télévision et après le mot Fin, il s’était mis à rire, d’un rire inextinguible, le mettait en joie le moment de la relève dans l’usine, quand Charlot, après avoir dû visser de plus en plus vite les pièces, sur la chaîne qu’un ordre d’en haut accélérait sans cesse, s’en va vers le vestiaire et continue mécaniquement les gestes du vissage, le corps agité de soubresauts, le mouvement de torsion du poignet recommencé encore et encore sans plus l’outil dans la main, et lui se met à l’imiter, prenant sur son corps la trace du film, la trace de l’acteur, la trace de l’usine, la trace de la chaîne, il en pleurait de rire, on avait envie de le rejoindre, on souriait gauchement, mais on n’y parvenait pas, un peu inquiète de ce rire qu’on ne savait à quelle catégorie rattacher, ni moquerie envers les ouvriers, ni joie pure d’un bon effet comique, un rire exagéré, presque mauvais, ça qu’on ressentait, un rire qui s’arrêtait à la porte de la parole, comme en adhésion violente au propos souterrain, l’image racontait ce qu’on n’osait se dire, ni lui, que le stade ultime aurait été de pleurer, de crier ce que ce travail-là fait aux vies.
Dans le centre, on tombe sur le bar-tabac Ferrand, de temps en temps, on y voit Monsieur, qui souffre de chut, la mère le murmurait, tuberculose, et quand on les murmure ces mots-là c’est qu’il n’est pas certain qu’il s’en relèvera ; on ne le croise que de temps en temps, Monsieur Ferrand, quand il revient du sana, il semble hors du coup, en visite ; souvent en rentrant de l’école, on le trouve appuyé sur une chaise en haut de l’escalier à contempler les nuages, ça risque, c’est pas beau, c’est le seul qui sourit chez les Ferrand, il apporte comme un vent du large, sans doute le souffle, qu’il va chercher loin, si loin, qu’on se demande s’il va en revenir.
Un jour, il glisse avec un regard pénétrant, j’ai bien connu ton grand-père, tu sais. Le grand-père, on relève la tête, ce n’est pas un mot pour ici, du côté de la nationale, là où l’anonymat pointe partout, mais plutôt pour le village pas loin, où vit le grand-père, le Suisse, comment le connaîtrait-il, alors on comprend qu’il parle de l’autre, ouvert une fois par an, quand le coffre du grenier descend au rez-de-chaussée, que le père sort dans un grand nuage de poussière, pêle-mêle, la mandoline aux deux cordes usées, le chapeau haut de forme, quelques vieilles lettres à tâches de rousseur, les livres en rouge et or de la collection Hetzel, les Jules Verne, les George Sand, — ceux qu’on va lire en douce, l’été, à la lueur du soleil qui passe entre les lames du volet de l’oculus —, et les photos d’un homme à moustaches, aux cheveux frisés, faisant des lèvres cette moue que le père appelle madeuse, cet air qu’il dit qu’on a pareil. Cesse donc de faire ta madeuse.
Ce grand-père-là, on n’en sait que quelques anecdotes, à ce moment où la larme descend sur la joue, on n’ose pas poser de question, et avant, c’est le déballage qui pique davantage la curiosité, on ne pense pas à le faire.

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