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on ne pense pas assez aux escaliers

DE L’ESCALIER SOUVENT FRÉQUENTÉ dans l’enfance, tu ne te souviens pas de la première montée, ce qu’on compte et qu’on garde en mémoire, c’est les marches, tu as aussi oublié une quelconque sensation de pesanteur, tu grimpes allègrement pas après pas, tu fais tienne l’élévation, le boyau qui fait échapper à la base de la maison, il tire vers le haut et fait un coude sec après la sixième marche, qu’on ressent en même temps que se coince la main dans le lacet serré de la lisse, pourtant c’est après, à la huitième marche, qu’on rencontre vraiment l’escalier, ça craque, jamais passé sur la touche sans chercher à exagérer ce craquement, à l’embellir d’un pas franc, l’escalier comme présence qui a sa mélodie propre, craquait-il déjà au temps de sa construction, y a-t-il eu un défaut de fabrication ou est-ce le temps, la suc- cession des hivers et des étés, le travail du bois, qui a donné au chiffre huit sa magie musicale, a-t-on ce rapport au chiffre huit de cette marche qui cloche et d’où vient qu’on aime ce qui coince, ce qui se rebelle, ce qui ne s’organise pas dans la litanie à larges girons, l’escalier et la présence, cette marche qui alerte et qui détecte, avec le bruit c’est la nature du creux derrière la contremarche qui se révèle, sonore, quelque chose d’un mystère qui circonvient la linéarité de la danse autour de l’axe central, on s’étonne que la solidité s’appuie sur du vide, et que dans ce vide on pense une présence, confrontée à l’aporie, on se représente encore et encore sans pouvoir l’élucider, plus tard l’escalier devient mise en scène d’une apparition, souvenir d’un rideau qui le borne en bas sur le vestibule, on est dans l’entrée, on va prendre à gauche, on écarte le rideau et la présence te saute dessus, qui veut te faire peur, qui prend ton bras et t’effraie et toi interdite, persuadée que c’est un coup de l’escalier, dérobé par le rideau cramoisi il est une scène de théâtre qu’on n’atteindra plus sans appréhension, l’escalier gémit, l’escalier cache, multiplication des rôles, et dans un autre escalier qu’on descend trop vite, on tombe nez-à-nez avec la rencontre, se dessine la figure de l’impromptu, l’escalier permet ces faits de hasard, peut-être nés du déséquilibre qu’il impose et qu’on doit sans cesse rétablir, l’instabilité d’un instant à quoi répond la même suspension dans la pensée, tout peut arriver, et toi interdite à nouveau, la rencontre n’aura pas lieu, on aurait dû se douter qu’un escalier tout de velours recouvert, un chamarré de fleurs rouges sur fond vert, qui absorbe le moindre bruit, un tel escalier n’a rien pour te préparer, et ses tringles de laiton doré n’offrent que risque qu’on court chaque jour jusqu’à la chute, la visse est descellée, la fixation a sauté et c’est le croche-pied d’un pli du tapis, dans cet escalier-là, c’est toujours dans la descente que les choses arrivent, on fi- nit par se dire qu’il y a des escaliers à descentes et des escaliers à montées, une signature de l’architecte ou des signes qu’on décrypte, on ne sait jamais d’avance, l’ai-je bien descendu, bien escaladé, mais c’est l’escalier qui nous monte ou qui nous descend, on lui est livré, dans l’action même qu’il exige, monter ou descendre, il prend les commandes de nos muscles, de nos sens, un jour se prend l’escalier enchanté de cire d’abeille, marches lustrées, par l’odeur alléchée tu cherches à atteindre le cinquième étage, et tous les escaliers cirés seront désormais associés à ce cinquième niveau, comme un parfum qui te donne rendez-vous, la tête penchée sur le cœur du colimaçon, tentant de deviner la porte à la- quelle tu aspires, ça qui donne l’esprit de transcendance, mieux qu’un dieu inconnu, un moyen de transport, tout comme lors du guet derrière la porte de tel autre, l’escalier du hors là, on y est à l’oreille, on frémit, on pressent, il nous habite et nous pénètre d’un seul gémissement du pas, dans notre réel intérieur il occupe sa place, installe les partitions, promet et trompe souvent, ce pas qui avait ralenti a poursuivi vers l’autre étage, l’escalier de passage comme espérance déçue, ce ne sera pas ce soir, ce ne sera pas pour toi, mais peut-être demain, cette ligne de lumière sous une porte juste en haut du dernier pallier, qu’on distingue du plus bas, on lève la jambe, on se hisse peu à peu, au moment d’arriver, tu cherches la transition, la symétrie du geste, celle de lever le pied et de tendre la main, celle d’appuyer sur la poignée qui ouvrira la porte

avec quelques modifications

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