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état de siège

Ça commence avec des bruits saccadés, des crépitements, un bruit en rafale, puis une détonation, peut-être deux, et encore et encore la litanie des tirs, on dit « nourris », mais ils ne nourrissent rien, ils déchirent le silence, ça n’en finit plus, tu as déjà entendu des tirs isolés dans la rue, la nuit, et même ici, dans cette chambre, mais cette fois, c’est une série de bangs, pas très éloignés, fenêtre ouverte, volets tirés, tu comprends que ça vient du centre-ville, le mot « mitraillette » parvient à ta conscience, et pour l’explosion, tu as bien une idée, mais tu la retiens, tu regardes le réveil, il est quatre heures, le bruit n’a pas l’air de vouloir s’arrêter, et parce qu’encore dans ton sommeil, parce que tu sais que le matin n’annoncera rien de bon, parce que tu es à l’impuissance sa caution, son otage, tu te rendors, dans l’écho des sirènes des voitures de police.

Vers huit heures, le voisin vient sonner à la porte, tu es au courant, non, il y a un assaut, Avenue de la République, ils en parlent sur BFM. Tu traverses le palier et tu te retrouves devant les images de son écran géant Panasonic. C’est pas loin de la Basilique que ça se passe. C’est leur planque, tu te rends compte, si près de chez nous.

Tu descends dans la rue, en passant tu jettes un œil à la fresque d’un artiste grapheur du quartier, dans une boule de verre peinte sur le mur, le nom « Slimane », et juste à côté, un paysage de sable et une architecture de terre crue, c’est une pyramide étroite surmontée d’une sorte de pointe sans doute métallique, des murs d’argile et de paille émaillés de tessons qui ressortent du mur lui donnant une allure de forteresse, et tout autour des murailles aux contours arrondis, et comme tous les matins, tu reconnais « La Perle du Désert », Tombouctou et sa mosquée de Djingareyber, à gauche quelques mots écrits en noir, « slimane ki la yord soumaya », plus bas une calligraphie, juste à côté deux dates taguées en bleu pâle, « 3/10/1984, 26/05/2004 ». Un jour tu demandes à un jeune black du quartier ce que veulent dire ces deux phrases, c’est du malien et de l’arabe, ça veut dire « Repose en paix, Slimane ».

Tu veux rejoindre la boulangerie, mais au carrefour, on ne te laisse pas passer, une voiture de police barre la rue. C’est ta rue, à quelques mètres de chez toi, et tu ne peux pas aller plus loin, comme si le sud de la ville t’était interdit. Alors tu rebrousses chemin pour rentrer chez toi.

Pendant le déjeuner, tu écoutes la radio, tu apprends que ça se passe rue du Corbillon, tu te souviens que c’est là que ta filleule a habité. Heureusement elle en est partie. Elle disait que ça dealait dans ce quartier. Quand tu en parles au voisin, il dit que ça fait des années que les riverains demandent que la police fasse le ménage dans le squat.

Vers quatorze heures, Salima arrive, on révise la leçon d’histoire sur la Grèce, c’est à son programme de sixième. Tu parles de la cité d’Athènes, de la pythie de Delphes, de l’Iliade d’Homère, du siège de Troie, d’Hélène dans la place et des soldats achéens au pied des murailles. Vous êtes parties loin, si loin d’ici.

Un peu plus tard, tu refais une tentative pour aller au centre-ville, cette fois, la rue est bloquée près du théâtre. Il y a du monde derrière les barrières. Tu discutes avec un gars qui est parti acheté du pain et n’a pas pu repasser dans l’autre sens, à un mètre, il était chez lui, ça fait cinq heures qu’il attend, mais le policier de garde ne veut rien entendre. La presse est là, des télés étrangères, suédoise et suisse, des journalistes caméras au poing, une fille prend des notes dans un carnet orange.

Quand tu rentres chez toi, tu lis quelques phrases de l’Iliade, tu tombes sur le combat d’Achille avec Hector. Puis tu branches la télé, c’est à ce moment-là que tu vois un gars noir habillé de cuir noir sur l’écran, j’les ai logés, mais j’étais pas au courant, j’savais pas à qui j’louais. A ce moment-là, tu apprends qu’il y a aussi une fille dans l’appartement. Et que quelqu’un s’est fait sauter avec sa ceinture d’explosifs. C’était ça la déflagration plus forte dans la nuit.

Vers cinq heures, tu ressors, cette fois, le barrage est levé, tu marches jusqu’à la rue de la République, tu la parcours sur la moitié de sa longueur, tu passes devant chez Avenue Montaigne et devant le tabac, le Week-end, les rideaux sont baissés, tu finis par te cogner à une barrière, c’est à un bloc de la rue du Corbillon, camion et voitures de police en travers de la voie piétonne, tu décides de rebrousser chemin et d’aller voir sur le boulevard si on peut accéder à l’immeuble depuis l’autre bout de la rue. En remontant tu vois une cinquantaine de photographes, des caméramans, des journalistes qui te croisent pour rejoindre la barrière, ils ont l’air content, ils croient qu’enfin ils vont voir. Tu sors ton iPhone et prends deux photos, eux en train de courir en désordre, secouant leur matériel dans la course, et eux de dos, agglutinés, en attente. Dans le cadre, tu aperçois la fille qui prend des notes dans son carnet orange. Elle leur tourne le dos et te fait face.

Tu prends le boulevard et arrives au pied de la rue du Corbillon par l’autre côté, mais à nouveau c’est bloqué, un type avec un énorme téléobjectif est juché sur un feu tricolore. A l’angle de la rue, un gros sens interdit, comme redondant, la plaque « Rue du Corbillon », et la boutique aux volets roulants métalliques fermés d’un assureur ; sur le bandeau rouge qui surmonte la façade, est écrit en lettres blanches « AII Saint-Denis », tu penses « aïe », un petit groupe d’habitants s’est rassemblé devant la barrière, ils ont l’air triste, un gars noir porte un sac Adidas, un autre une veste de survêtement vert foncé aux trois bandes blanches, tu prends la photo et tu la postes sur Twitter avec un commentaire « le corps, bilons, aïe, tout est dit ».

Tu rentres à la maison, tête baissée, tu penses à la rue du Corbillon, où tu étais professeur de lettres-histoire, dans un lycée qui a disparu depuis longtemps, tu penses à la petite cour fermée d’un portail, ça n’est pas très loin de la boutique de mariage, qui est au pied de l’immeuble où ça a pété. Tu n’enseignais pas le programme de sixième à cette époque. Et Hélène n’était pas encore enfermée dans la cité troyenne.

Tu passes encore une heure devant ta télé à ne rien regarder, puisqu’il ne se passe rien d’autre que ce que tu as entendu, les bruits d’assaut, que ce que tu as vu, des bagnoles de police, des journalistes en meute, une barrière, mais tout ça fait quand-même des kilomètres de commentaires sur BFMTV.

Quand tu descends chercher ton courrier en fin de journée, tu croises la mère du grapheur, elle a l’air furieux, non, mais, vous l’avez vu au journal, le Samir, je l’ai bien r’connu, c’est un assassin, c’est lui qui a tué Slimane d’un coup de couteau en 2004. Ils auraient dû le garder en prison. Toujours là pour les sales coups, çui-là. L’image du logeur racontant son histoire à la télé te revient en mémoire.

Tu vas boire un café chez le voisin, toujours branché sur le flux d’images, oui, je me souviens du petit Slimane, il habitait dans notre immeuble, l’autre, Samir, avait sonné à la porte, le garçon était descendu et s’est fait poignarder par Samir. Il s’est retrouvé sur la chaussée en face du Collège, c’est les petits sixièmes qui l’ont trouvé, agonisant.

Ce soir-là, à la télé, tu réentends tous les bruits exactement comme au matin, mais filmés depuis une chambre dans la rue voisine, les tirs de mitraillettes, la déflagration, à nouveau les tirs, il fait nuit, mais tu vois ce qu’ont vu les voisins, les lumières jaunes des lampadaires et les flashs bleus des fusils qui tirent, et ça te remet dans ton lit de l’aube, mais cette fois avec l’image, tu comprends le siège d’un immeuble, tu vois les guerriers devant les murs, casqués, portant boucliers, les cloisons effondrées, tu vois les murs criblés de trous, on dit qu’on a tiré des milliers de munitions pour forcer l’ouverture de l’appartement.

Et tu te dis que c’était l’Iliade à Saint-Denis aujourd’hui, que l’Hélène assiégée est morte sous les balles des Achéens, et tu te demandes ce qu’on aurait pu faire pour éviter que les dieux ne soient en colère et qu’ils manigancent toute cette guerre.

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