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anchorage v5

8 juin
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anchorage (v4)

3 novembre 2015
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anchorage v5

----- Rendez-vous à Seward, vous devez rejoindre le port de pêche, le village du saumon d’argent et vous prenez la route, le vent souffle, vous bifurquez direction AK-1, vous allez vous enfoncer dans cette péninsule qu’on appelle Kenaï, presqu’île du golfe d’Alaska, qui se détache du continent par le fjord Cook Inlet, situé côté ouest,
----- sur la banquette arrière J. et le petit dorment, éreintés d’une nuit trop courte, escale à Seattle, atterrissage à Anchorage, rejoindre ici Le Navigateur c’était votre idée, vous ne savez pas encore pour quoi mais là en vous ce désir impérieux, eux endormis et vous happée par les bras du Navigateur et il murmurea very long time since
----- vos yeux sur ce qui entoure, vous avez d’abord ressenti l’aube comme hostile, nappant l’obscurité d’une transparence blafarde, qui nimbe la ville aux flancs sales, ses bas-côtés de rues pelés, défaits des longs hivers sous la glace, c’est plus tard sur l’autoroute que vous vous êtes sentie mieux, à l’endroit où la voie se dédoublait, vous avez pensé, on ne connaît pas le chemin avant de l’avoir parcouru, et ça vous a rassuré, sans raison, un sillon lumineux reflétait le soleil encore absent à l’horizon mais avait fait lever les volumes, l’aurore pointait, aurorus et sunrise, effaçant le brouillard et annonçant le jour, let’s the sun shine, avait lancé gaiement Le Navigateur,
----- et voilà on y est, le voyage commence au son mat des roues sur l’asphalte, tu te rappelles cette promesse qu’un jour tu écrirais, c’était ce matin-là, sur cette route, dans l’éclat de cette strie jaune et rose, et, comme la photo s’esquisse dans le bac à révélateur d’une chambre noire, les lignes du paysage révèlent peu à peu le passé, tu y es, installée à ta table, tu écris,
----- la circulation est déjà dense à cette heure, vous remarquez à gauche un immeuble sombre, un bloc rectangulaire, un peu excentré, Le Navigateur vous explique que la société qui y a son siège fournit des interventions médicales, in extreme and hazardous conditions, il raconte une de leurs interventions pour sauver des bûcherons au Mt McKinley, inexplicablement ses mots vous font sourire, un pays de pionniers, où la vie a du goût et se joue à l’extrême, comme dans un roman,
----- sans que vous l’ayez vu arriver, un bus bleu clair apparaît dans le rétroviseur, il porte son pot d’échappement devant, ce qui se fait d’ordinaire pour les camions ici, les trucks, sa cheminée chromée lance en l’air un panache blanc, il est venu se coller dans votre sillage, c’est curieux, jusqu’ici, les autres autos respectaient une certaine distance entre véhicules, une dizaine de mètres, mais pas lui, il est un peu trop près, un coup d’œil à votre Navigateur, vous savez qu’il ne l’a pas aperçu et pourtant le bruit du moteur diesel aurait dû l’alerter, mais non, vous êtes la seule à vous rendre compte que le bus est là, vous accélérez pour mettre un peu de distance,
----- sur la voie d’urgence côté droit une flaque d’eau vole un coin de ciel, et la surplombant, un panonceau vert annonce Campbell Creek, vous apercevez dans le feuillage un pont de couleur claire qui supporte une autre route parallèle, envie de l’emprunter, votre regard la suit longtemps, comme un appel de vous vers ailleurs, mais vous êtes contenue par cette autoroute, les glissières de sécurité à double barre, les sapins de petite taille qui forment comme un entonnoir de part et d’autre du highway débouchant à l’horizon sur un relief montagneux encore imprécis qui barre la perspective mais suscite la curiosité, alors vous savez que vous ne prendrez pas la prochaine sortie sur Dowling Rd,
----- au panneau Speed limit 25, vous ralentissez, la portion de route est en travaux, et le bus qui avait accéléré, freine aussi, juste derrière vous, conservant le même écart, vous êtes prise entre deux impératifs, fixer la route devant vous et le surveiller, vous vous sentez vaguement inquiète,
----- au tableau devenu bleu devant vous, des nuages apparaissent, et aussi sur l’écran, les pages Wikipedia, c’est une contrainte de l’écriture, aller chercher dans l’à-peu-près la matière de ton écriture, ici, une classification dont tu élimines ceux de la troposphère, cette région gelée des cirrus castellanus, spissatus, fibratus, floccus, uncinus, à visages d’intortus, Kelvin-Helmhotz, duplicatus, vertebratus, radiatus, ou de cirrocumulus floccus, lenticularis, stratiformis, tu retires aussi les altocumulus, même pas ces opacus, translucidus, ou ces pannus, virga et praecipitatio, ceux que vous avez identifiés dans le ciel sont des stratocumulus, pour être plus précis des cumulonimbus, un tourbillon de barbares courant à vive allure, une famille de drakkars charriant l’orage dans leurs gênes électriques, en quête d’une montagne pour arrêter leur course, c’est une armada venue d’un port de la mer de Norvège, et à bord, des Vikings, de basse altitude, vingt-deux générations à faces de patriarches, aux visages hâlés mais chargés de brouillard, qui sont descendus en cohorte très bas pour faire saga et, dans la file des toiles bombées de volutes blanches, engendrent un aîné qu’ils négligent, imprudents, que pour un foehn sans doute qui l’avait détourné et qu’au nom des principes, ils envoient en exil. Ainsi va le chassé du troupeau, il a perdu son droit d’aînesse, le berger, a laissé son troupeau là-bas dans les alpages, alors il contemple les lucioles de son nouveau pays, ses étoiles filantes tombées à terre et vous apprend les configurations, regarde, die grosse Pfanne, die kleine Pfanne, la Grande Ourse, la Petite Ourse, les autres casseroles qu’il transporte, celles-là il n’en dit rien et le nuage avance, sa voile gonflée qu’escorte une autre, plus petite, ils font couple, vous admirez les silhouettes découpées sur fond clair, leur duo lumineux, leurs yeux bleus, leur langue qui chante et, au bout de l’étrave, ils plantent une figure de proue portant votre ADN, coque solide, pommettes hautes, prête à fendre les flots, mais très vite vos chemins se séparent et quand vous vous penchez, juste une nuée au loin,
----- où part cette écriture, dans quelle stratosphère, s’invite une vision mêlée aux paysages, comment lui résister, lecteur, vas-tu me suivre dans ce périple étrange,
----- à nouveau ce reflet dans le rétroviseur, vous voulez l’ignorer, vous relevez la tête, derrière le rideau d’arbres qui bordent l’autoroute défile sans fin une zone industrielle, un parking rempli d’autos semble indiquer une activité importante, vous parvenez à lire Hitachi sur un kakemono flottant sur un portique, dans une contre-allée, une voiture est garée au milieu de nulle part, nulle part mais sans doute pas pour ses occupants, un couple, apparaît un gigantesque mat d’au moins six mètres de haut qui se trouve à l’embranchement avec la bretelle de sortie pour Dowling Rd, avec six spots au sommet pour éclairer le secteur, la nuit, à la fois l’autoroute et ses arrière-plans que vous devinez, un Dodge vient de s’engager sur l’exit, on s’est rapproché des montagnes, qui forment à présent une chaîne moins compacte déportée sur le côté gauche de la route, des ballons aplatis, à peine plus que des collines, toujours cette transformation et le paysage qui échappe au fur et à mesure qu’on avance, la relativité est principale,
ça n’existe pas une relativité principale, mais tu te comprends,
----- vous vérifiez que le bus n’a pas pris la sortie, mais non, il roule derrière vous, constant, Le Navigateur a déplié la carte d’Alaska, c’est écrit en gros, vous jetez un coup d’œil à cette extrémité du continent à tête de chien et à ces bras de mer rentrés dans la terre, Le Navigateur commente, la carte a été dessinée en partie par Cook, c’est lui qui a dressé la ligne des côtes, l’explorateur et son équipage y croyait, chaque anse était un espoir, chaque sillon d’eau, un cap, il n’est pas le seul à avoir tenté la quête du saint Graal, la route par le nord, entre deux océans, Atlantique, Pacifique, c’est le passage du Nord-Ouest qu’ils sont nombreux à avoir recherché, tous des hommes, et toi est-ce ton passage du Nord-Ouest que tu es venue chercher ici, les anciens l’ont d’abord appelé détroit d’Anian, du nom d’une province de Chine, du temps où les mappemondes étaient approximatives, il faut tant de fausses cartes pour approcher l’idée qu’il y a une forme, qu’elle a cette apparence, qu’il y a un passage et qu’il est plus au nord, Cook prend son tour dans la longue liste et invente cette langue de mer bordée par la presqu’île de Seward, le Cook Arm, il lui laisse son nom, c’est là qu’il a renoncé à aller plus loin, au bout du Turnagain arm, la preuve de l’impasse, il faudra encore cent-quarante ans pour parvenir à la solution navigable, on dit que c’est Amundsen, sur son navire Gjøa, qui a réussi le passage, naviguant de l’est via le Groenland, passant dans l’archipel au nord-est de Baffin, puis au nord de ces îles, Somerset, Victoria, vers l’ouest, il a franchi Béring et accosté à Nome, le port d’arrivée, Nome, tu vois, c’est au niveau de la mâchoire du chien sur la carte, Le Navigateur pointe du doigt, il se fait guide pour vous,
----- John Cabot, Jacques Cartier, Francisco de Ulloa, Martin Frohbischer, Giacomo Gastaldi, Bolognini Zaltieri, Sir Humphrey Gilbert, John Davis, Henry Hudson, Luke Fox, Simon Dejnev, Vitrus Béring, Alexei Tchirikov, l’équipage de l’Octavius, James Cook, Charles Clerke, William Bligh, George Vancouver, John Gore, Alexander Mackenzie, John Ross, William Edward Parry, James Clark Ross, John Franklin, George Back, Peter Warren Dease, Thomas Simpson, John Rae, Frederick William Beechey, Owen Beattle, Robert McClure, Edward Belcher, Roald Amundsen, une place ici pour les oubliés de Wikipedia, peut-être y avait-il des femmes déguisées en marins, se bandant la poitrine pour qu’on ne se doute de rien, l’histoire ne le dit pas, pas beaucoup d’histoires qui racontent les femmes voyageuses,
----- on ne connaît pas le passage avant de l’avoir parcouru et même quand on semble l’avoir franchi, on n’est pas sûr que l’itinéraire emprunté constitue Le passage, avec le temps on apprend qu’ils sont nombreux les chemins possibles, selon qu’on le prend par l’ouest, par le nord-ouest, par le nord-est, par l’est, dans le détroit d’Hudson ou par le sud, et que plus on s’approche pour tenter de le trouver, plus la réalité se démultiplie à la façon d’une fractale, et que peut-être découvrir Le passage tient davantage à la manière dont on s’équipe, dont on choisit le navire, l’équipage, le matériel, les premières cartes sur lesquelles on s’appuie, l’apprentissage qu’on fait auprès des natifs pour comprendre comment ils traitent les peaux de bête dont ils se recouvrent pour se protéger du froid, ou la capacité à patienter, dans l’hivernage, le renoncement provisoire quand on est pris dans les glaces, ne repartir que quand les conditions s’y prêtent, qu’il ne s’agirait pas de se lancer, mais de se préparer longuement et de naviguer miles après miles, de savoir bifurquer à chaque étape, ce qu’Amundsen a réalisé,
----- est-ce que tu le savais toi qu’il fallait tout ça pour réussir le voyage, mais auprès de qui l’aurais-tu appris,
----- vous acceptez d’avance le risque d’être prise dans des bras qui ne mènent qu’à rochers en falaise, marécage ou delta, quelque chose qui débouche, mais pas sur l’océan, vous aimeriez caboter au plus près de la côte et puis cartographier ce déchiqueté des roches, d’un pouce tendu loin devant vous, vous sauriez mesurer les récifs, pour que la terre s’esquisse, que la mer se distingue, que reporte la main qui prend dans le regard, le vide qui sépare ou le plein qui fait face, l’espoir qu’au terme de la navigation, vous aussi atteigniez le chenal endiablé des îles aléoutiennes et dans les bords qu’un sillage de voilier tire contre le vent, qu’enfin vous sachiez rejoindre la mer libérée des icebergs,
----- est-ce un iceberg, là, derrière vous, une masse menaçante, d’autres autos vous doublent, seul le bus demeure à l’arrière, il vient de se rapprocher encore, qu’a-t-il à vous suivre comme ça, il vous distrait de votre but, vous avez assez affaire avec vos fantômes sans avoir à vous préoccuper d’un intrus,
----- Le Navigateur, qui n’a toujours rien vu, pointe le doigt vers le ciel, tiens, regarde cet oiseau, c’est rare, jamais vu par ici, entrée du Phoebastria albatrus, son fuselage dessine une arabesque, tout en contraste, vous le reconnaissez, le géniteur, en voie d’apparition ici dans le récit, mais là-bas, espèce menacée, né dans les îles de Senkaku, l’oiseau, jeune, a rejoint la zone pélagique, est encore à l’époque de couleur brun chocolat, la robe des tout-petits, cherchant sa nourriture, céphalopodes, crustacés, calamars, krills ou ces poissons qu’on appelle mérous, sans savoir, a mordu à l’hameçon d’une pêche à la palangrotte, s’est pris aux rets d’une ligne-mère ou maîtresse, son destin croise le meurtre industriel, qui gère les rejetons au bout d’un mousqueton, avançon composant une tresse de filaments, hameçons en laiton d’acier galvanisé, d’acier simple ou d’inox, disposés en parallèles comme à la parade, bouées portant pavillons, feu et réflecteur radar, orins cordés à trois torons, servant de liaison entre bouées, ancres et mouillages, qui évitent la dérive, émerillons, agrafes, la fixation pratique, bien fixés pour une guerre, comme celle de jadis dans le ciel d’azur à l’est, des fusées d’éclairage qui dessinent un grand cercle, pilotes à la manœuvre mais se trompent de cible, ils ne font pas de quartier, les obus envoyés ont visé les maisons, ont soulevé des corps, retombés incrédules, et l’oiseau orphelin, sa tête sentant le souffre, glisse au-dessus des cendres, rescapé de son clan, mais la bouche transpercée d’un crochet qui s’accroche le laisse sanguinolent, et le grand voilier erre, qui plane dans les airs, prend courant ascendant pour les longues distances, fuit jusqu’aux terres d’Indochine et à nouveau la guerre, son bec de plaques cornées comme un signe à l’avant, quel secret d’une femelle qui l’entraîne à l’écart l’aura cicatrisé, elle donne de son temps, peut-être juste un soin et le sang disparaît, résilience, combien de jours pour que la gueule s’éclaire d’un ton pastel, je n’aurais rien pu faire, ça nous est tombé dessus, le destin, la tête de couleur paille, ailes noires bordées de blanc, qu’il se pardonne enfin, pour que le dériveur prenne son manteau d’adulte, on dit qu’il mue longtemps, entre douze et vingt ans, parfois c’est davantage,
----- un personnage, souffle Le Navigateur, vous pensez qu’il s’est enfin rendu compte qu’un bus suivait la Range Rover ou qu’il aurait pénétré votre rêverie, mais non, il parle de l’oiseau et vous ne savez qu’acquiescer, sans oser aborder ce qui vous préoccupe, comme si évoquer le sujet allait rendre la chose réelle, après tout, tout ça n’est peut-être qu’une impression, que virtualité, que non, vous n’êtes pas à une bifurcation de votre vie, il ne s’est rien passé là-bas qui vaille la peine d’être dit, pas plus qu’ici cette étrange parade à l’arrière,
----- rassurée, comme vous êtes lâche, vous vous concentrez sur la route, peu à peu, vous entrez dans votre vitesse de croisière, vous découvrez le véhicule, vos mains s’habituent au volant lourd recouvert de cuir noir, votre dos bien calé contre le dossier du siège, la mécanique impeccable d’un moteur que vous sentez répondre à la moindre sollicitation, la boîte automatique qui se laisse oublier, vous roulez,
----- à la sortie Girdwood, on ne voit rien de la ville, Le Navigateur parle des chercheurs d’or venus tenter l’aventure, ils croient à la fortune au bout de leur sueur, bustes penchés sur le tamis, reins lourds des soirs sans pépite, mais toujours un grain de métal pour prolonger l’espoir, une ville en est née, des femmes y sont venues, des couples se sont formés, peut-être pourrais-tu y situer la scène des noces, deux photos ressorties de l’album, là où a eu lieu une rencontre, là où ont sonné des cloches à toute volée, l’oiseau est venu frôler la caryatide d’un nuage, c’est à partir de là que s’offrent en panorama les glaciers de Chugach, leurs neiges révélées par quelques scintillements, comme les aiguilles d’argent d’un métronome en marche, ils battent la mesure sur le Prince William Sound, une baie, une figure bleutée courant dans le lacis de côte découpée à l’est de la Péninsule, une baie avec ses ramifications en branches de corail, les glaciers trônent, comptent les marées à l’origine de cette usure crantée qui a creusé le continent, la baie s’achevant en deux îles qui font clôture, comme deux trappes de flipper, ne se rejoignant jamais tout à fait, elles laissent un espace dans lequel s’engouffrer,
----- à droite, à présent, une plaine que vous longez, et vous scrutez la terre, mais elle, de givre, de sel, de cette suie étrange qui est apparue, ne laisse rien passer, elle bloque la pousse d’une herbe, combien de temps lutter pour traverser la croûte, est quelque part dessous, oui, juste là sous la couche, cette plante indigène qu’on trouve en Alaska et si on file au loin on la verra à l’est de ce grand Saint-Laurent de fleuve au Canada, elle doit bien exister, vous ne la confondez pas avec la cigüe de la même famille, ce poison de la nuit noire n’est pas l’herbe si verte, promesse d’un paysage, se traduit du latin, « maximum d’Héraklès », il en faut de la force pour triompher du sort, chez vous, dans votre argile, ressemble à l’angélique, la sauvage herbe à fièvre, elle protège les enfants, et ils en ont besoin, c’est la berce qui affleure, graminée qui fait champ, sa corolle de dentelle, on attend sa naissance, et vous le savez bien, juste quelques coups de pioche, votre obstination, la vie, vous n’avez pas l’outil pour ce lieu qui vous tient, vous faites votre racine, prise dans la semence, vous pointez votre tête contre la crête de terre, vous poussez, vous poussez, vous le savez combien il faut insister et miser votre audace dans ce sortir à l’air, que la branche s’éclate, qu’elle tourne sur sa tige, qu’elle pousse ses trois mètres et elle va naître bartsch, mot qui désigne cette herbe dans nos contrées d’Europe, embaume les midis comme le céleri en branche, a ce tremblé des bords, mais ne pas s’y fier, la verte dont on parle a forme d’isocèle, en sa composition elle affirme le triangle, quand elle se multiplie, on ne voit plus que les feuilles, elle envahit les aires, elle va vivre, elle va vivre et puis vous respirez quand s’ouvre le regard, la paume offerte enfin, l’instant de mise au monde, la sève en vous qui tremble, frémit et se dilate, cette petite tiédeur, elle coule dans vos veines, s’insinuent vos pétioles, s’épanouissent vos limbes, la surface se déploie, votre entièreté enfin, vous parvenez au jour, votre corps terrassé par la pression terrestre, vous vous habituez, puis découvrez leurs têtes, penchées sur le berceau, un couple et puis l’aîné, qui pousse des cris de joie, espérez le printemps mais elle, ne vous voit pas,
----- figure de la mauvaise herbe, en trop, toujours en trop,
----- ce son, c’est son klaxon, qui résonne deux fois, il a enfin éveillé l’attention du Navigateur, qui se retourne, tiens, qu’est-ce qu’il fait si près, celui-là, il n’a qu’à nous doubler s’il trouve qu’on ne roule pas assez vite, et vous tremblez, ce n’était pas une illusion, il y a bien un véhicule étrange qui se colle à votre parechoc, être deux à voir le bus, ça, la réalité, qu’il fasse sujet de conversation, et plus de doute, il existe,
----- tu sais qu’il n’est pas une autre de tes visions et toi, lecteur, tu sais désormais de quoi il retourne, quatre personnages dans une auto, un bus qui suit de près, à ça tu peux t’accrocher,
----- la route vous absorbe, s’impose au paysage un pylône métallique, qui enjambe la route, une ligne à haute tension, ou plutôt trois portées de lignes électriques, espacées entre elles comme pour trois musiques jouées en parallèle, ce sont des chevalets puissants qui les séparent, installés en étages, trois jeux à trois, puis deux, puis une corde au plus haut, plus vous vous approchez, plus le géant tressaille, quelque chose d’encore raide dans l’articulation, presque un adolescent à l’allure gracile, mais le bassin s’anime, une silhouette d’acier dont les barrettes se meuvent, se détachent des piliers, trois manches et puis des cordes, c’est sa bass géante qu’il joue le musicien, s’ensauvage dans le rythme et dans le déhanché, les fils d’acier qui giclent dans le même mouvement, crainte d’attaque au lasso, mais comment reculer, cette synchronie que vous sentez venir, lui debout dans sa masse, effervescence à bulles, ça danse, et vous, hallucinée, qui passerez en-dessous, la ligne droite, la vitesse, ça sourit, ça agit, à l’angle droit précis, vous toucherez le portail, vous craignez d’être relative, insuffisante au solo, dans cette asymétrie des perspectives, son ordonnée, votre abscisse, comment votre verticalité, vous ressentez les singularités, la frayeur des mille volts et la mort immédiate, lui, debout, s’agitant, vibrant et insistant fait croire en la chaleur, plus forte que la douleur, et vous accélérez, dans votre bruit-moteur, la quasi-certitude d’un coulissement possible, que chacun a la chose que l’autre voudrait bien, ce qu’on ne saurait fuir, quand les mots dans le rêve posent leur gibier de nuit, là, au pied du récit, et chaque fois et sempiternellement, quoi que tu fasse, qui pour croire qu’on peut choisir son énergie, quand la tension se présente, être assez fou pour foncer, qu’être habitant de la presqu’île, c’est accueillir la force électrique, ça, même au risque d’un coup de tonnerre, sur son toit sans paratonnerre, vous le frôlez enfin, passant dessous les câbles, et,
----- retour brutal à la réalité, il n’y a pas eu de musique, tout était prêt, lecteur, mais le musicien n’a pas plaqué le premier accord, celui qu’on attend pour l’intro, le branchement d’une sono, sans le son,
-----se concentrer sur la route, s’annonce Portage, et vous entrez dans Desolation Land, de part et d’autre du highway, vous contemplez à perte de vue un paysage de lune, un relief déchiré, le résultat d’un reflux, celui d’un tsunami, un raz-de-marée qui s’est produit lors du tremblement de terre de soixante-quatre, quand l’eau de mer s’est retirée, juste un glacis d’arbres noirs, givrés par le sel de mer, imaginez sur plusieurs dizaines de kilomètres une forêt de troncs d’arbres et de branches exsangues comme ces violettes blanchies, prises dans le sucre, cristallisées pour l’éternité, mais là sont noires, un souvenir qui ne s’efface pas, vous hésitez à nommer ce que vous voyez, vous demandez au Navigateur, il dit juste ce que tu viens d’écrire, tsunami, des vagues de cinq mètres, et vous voyez juste ce que tu viens de décrire, des gisants d’arbres couleur de bakélite,
----- devant un tel paysage, perplexe, que peut-on devenir, géologue, climatologue, océanologue, analyste du chaos, théoricien des catastrophes, peut-être juste poète, mais tu n’es pas poète, tu n’es rien encore, ton histoire jusqu’ici ne t’a pas appris que la vérité se cache dans l’esthétique, tu crois toujours qu’il y a va des faits, et, sous les faits, la réalité, et qu’il te faut la traquer, tenter de faire toute la lumière, comprendre ce qui vous a amenée là, à la mi-temps d’une vie, t’y tenir, surtout ne pas lâcher, puis une scène vient, qui n’a pas existé, mais qui est authentique, quoi, un faux souvenir, une fiction ?, alors c’est ça la poésie ?, un paysage suscité plus vrai que si tu y étais, que peut-être dans le poème, la profondeur ferait surgir quelque chose qu’on n’aurait pas perçu, vous aimeriez pouvoir arrêter la voiture, dire on attend, restons un peu là devant les paysages, ils vous fascinent, ainsi de toi ce pêle-mêle, mais le Navigateur ne vous laisse pas le choix, vous devez continuer la route, le village nous attend et, au port, la famille et le bateau de pêche,
----- vous, dont les lointains souvenirs de pêche remontent à votre enfance, en Suisse, au Pont, c’est le nom du lieu-dit, vous ne savez même plus avec qui vous avez pêché cette première fois, c’est un mois de décembre, au aurores, une très froide matinée, où le givre recouvrait les arbres, vous étiez debout, assistant au lent travail sur la mouche pour l’accrocher à l’hameçon, c’est l’homme qui est à vos côtés qui procède à l’opération, vous n’avez rien d’autre à faire que de contempler cette partie de pêche de truite à la mouche, au lancer, dit le Pêcheur, tout vous est inconnu, qu’est-ce qu’une mouche, un moulinet, une canne, une épuisette, une truite, le lancer, vous voyez ce mouvement du poignet qui donne à sa canne l’allure d’un cornet tendu vers le ciel gris, vous regardez les objets autour de lui, sa boîte aux vingt mouches que vous l’avez vu confectionner la veille, ce matin, celle qu’il a choisie avec soin est grise et se confond avec la surface de l’eau, vous observez chaque mouvement et leur impact sur la rivière, comment l’hameçon pénètre le plan horizontal et se laisse tirer par le courant, comment l’homme laisse faire puis reprend la main, cet incessant chassé-croisé continu et discontinu, le style du pêcheur, c’est ça que vous comprenez, et tout à cet autre que vous contemplez, vous ne ressentez pas ce froid jusqu’à ce qu’il vous saisisse, comme émanant de la végétation, suintant de la terre, remontant le long de vos jambes, l’humide s’insinue sous vos couches de vêtement et s’empare de vos membres, l’humide est un concept, il n’a pas de matière, il pénètre sans en avoir le droit, quand on s’en rend compte, quand vous êtes déjà là, transie, et qu’il vous faut vous ressaisir, se scruter, tâter son corps éteint, son cœur sans souffle, sa peau fermée, vous êtes dans la nasse, il est déjà trop tard, peine perdue à vouloir changer le cours des choses, enfin, non, mais le travail est lent qui réchauffe l’humidité gelée en nous,
----- dans le rétroviseur, le bus toujours, mais vous décidez de fixer la route,
----- vous traversez un village, quelques maisons de bois posées de çi de là, bardeaux horizontaux, couleurs effacées du gris et du jaune pâle, un changement d’atmosphère, ce n’est pas encore le port mais vous en approchez, l’odeur d’iode au reflet violet flotte dans l’air, manifestant la présence invisible de la mer, une trace plus puissante que son image, un appel, vous entrez dans sa zone d’influence, humez son bord qu’aucune côte ne dessine, ici commence l’océan par le sens olfactif,
----- la terre fossilisée qui courait dans ses tonalités bronzes depuis des dizaines de kilomètres a cédé la place à un camaïeu de vert et d’argent, refuge d’oiseaux, de mammifères, de poissons et d’insectes, la diversité des espèces, vous aimeriez voler comme ces pygargues à têtes blanches, qui viennent frôler la surface de l’eau, les deux pattes en avant, comme s’ils voulaient freiner, images de la vie sauvage, vous êtes dans le Wetland, le Navigateur décrypte ce que vous voyez, le comment d’un fermier luttant contre la croûte après le tsunami, a creusé des étangs dans sa propriété sur des milliers d’hectares, en une trentaine d’années, l’a transformé en ce paradis vert, qu’il lègue à l’Alaska Wildlife Conservation Center, mais que conserve-t-on et qu’est la vie sauvage, quand elle est si récente, créée contre l’histoire et contre l’évènement, elle est un artefact, le paysage nature n’a rien de naturel, on naturalise le territoire, comme on naturalise l’étranger, une appropriation, une soumission aux règles du regard, dictée par les conventions, la carte d’identité d’une vue estampillée, ici c’est l’Alaska, l’Alaska c’est comme ça, la marque déposée d’une fondation qui gère, Our animals are our greatest ambassadors, même la faune est un étendard, au pays d’eau et de verdure, et vous vous désolez, votre quête du vrai, et quand tout n’est que fake,
----- il te faudra un jour quitter tes illusions, l’authentique, l’archaïque, le plus ancien ne dure, tout est recomposé, l’admettre une fois pour toutes,
----- sur l’autoroute, un panonceau, Place River, depuis quelques secondes, les rythmes scandent en vous un tempo inconscient, le beat vous a gagné, deux, trois, un, deux trois, un, à droite qui file au son mat du ballast un train marine et jaune et sa grosse Diesel, de l’Alaska Railroad, lancé à grande allure sur le pont métallique, qui enjambe la rivière de ses bottes de sept lieues, des pilotis massifs à chevrons boulonnés, la 3011 avance, charriant l’air devant elle, elle vous met dans sa course, couleurs et parallèles, vous vous synchronisez sans même y penser, la vitesse fait ça, vous prendre dans son sillage, vous faire accélérer, faire naître comme un vertige d’invincibilité, d’humain devenu dieu à qui rien ne résiste, votre corps se redresse, et c’est la Pacific qui revient en mémoire, les fumées en gare, la vapeur en alerte, sa monstruosité, le film d’une mise en sons, la mise en sons d’un film, hommage à cette pionnière qui fonda le tempo de l’ère industrielle, ses deux roues de guidage, ses trois roues d’entraînement, et l’unique à l’arrière, deux, trois, un, deux, trois, un, extérieures au châssis de la locomotive, trois roues pour dire le train, le poids fait adhérence, deux, trois, un, deux, trois, un, les bielles accouplées et les essieux moteurs, un piston à la crosse et le bras va-et-vient se transforme soudain en mouvement circulaire, deux, trois, un, deux, trois, un, une technologie, sans même qu’on y prenne garde, la voiture accélère, la vitesse l’arrache à la gravitation, on aime aller très vite, on aime le train d’enfer, l’humaine toute-puissance conquise par la technique, comment l’acier se forge, construit sa dynamique, vous lui appartenez en naissant dans ce siècle, prisonnière de l’élan qui façonne la matière, la fond et puis la moule, une symphonie en onde que pulse la cadence, les belles Trente et leur ronde, partout dans les maisons, un microsillon tourne, il faut bien la rythmique pour enchanter le monde, le progrès, vous vous habituez à cette course-poursuite, mais déjà votre monstre échappe à vos ardeurs, plus rapide que vous, il vire dans cet arc qui casse la parallèle,
----- et vous décélérez sans vous en rendre compte, et comme en symétrie, le bus en fait de même, retour dans l’habitacle, derrière le pare-brise votre corps rapetisse, que faire contre ce double, ralentit quand l’auto ralentit, accélère quand vous accélérez, il s’est scotché à vous, vous rêvez tout à coup d’arracher le sparadrap, d’un coup sec, de le faire caler en freinant brutalement, de vous enfuir très vite, mais crainte d’un accident, alors ne faites rien, impuissante,
----- c’est le gémissement du petit dans son rêve qui vous sort de vos pensées, vous regardez J. dans le miroir intérieur, vous passez votre main entre les sièges, vous la posez doucement sur sa jambe, il ouvre les yeux, baille, fait ce geste des mains qui frotte les paupières, les deux coudes de doigts juste sous les sourcils, trace d’enfance, vous vous remémorez cette première fois où vous l’avez vu faire, et de cette émotion qui vous avait saisie à voir l’innocence dans ce geste d’adulte, à présent vous n’y sentez plus qu’une indifférence qu’il montre ainsi aux autres, sensation qu’il jouit de sa complétude, comme un dos rond qui ne s’interroge pas sur pourquoi il est rond et pourquoi il est dos, il est dos rond plus qu’il ne le fait, ne reste en cet instant que la certitude d’un plus clos que vous,
----- alors vous regardez au-delà sur la route le bus qui vous suit et remarquez la minéralogique dans une langue inconnue, sa plaque kabbalistique, des lettres sans aucun chiffre, à peine prononçables, un code à décrypter, vous notez mentalement la succession graphique, et elle vous entraîne, décoder, décoder, et puis ça se mélange, quel message s’écrit comme à vous destiné,
----- vous arrivez à l’intersection de la route de Hope et du Seward higway, le Navigateur vous appelle, on va s’arrêter pour voir Scenic Viewpoint, vous vous rangez sur une aire goudronnée, vous êtes à Sixmile Creek, le petit s’est réveillé, les portières s’ouvrent en grand et claquent dans le matin, en sortant de l’auto vous saisit un air froid, à la suite du Navigateur et de J. qui porte le petit sur ses épaules, vous gravissez un sentier tracé dans les fourrés, le rêve de la nuit, entamé non terminé, boursouffle votre esprit, vous marchez ainsi dans un état second, et vous débouchez sur une plateforme, longue-vue sur un piédestal, table d’orientation en céramique, banc de bois brut, panonceaux en couleur, une photo, un dessin, une publicité aussi, que contempler sinon la muséographie d’un paysage, son cartouche, qu’attend-on là, sinon de surprise le cri, un écrin pour faire entendre la voix humaine s’émerveillant, c’est beau, vous relevez la tête et la température se réchauffe, ce rayon de soleil sur votre joue, vous entendez le bouillonnement d’une cascade, et le petit dit, je vois, je vois, vous, votre rêve vous turlupine, Scenic Viewpoint, une scène érotique, à cet instant vous ignorez encore le torrent et son mouvement organique, vous en êtes voisine, et le son vous suffit, vous devinez un canyon plus bas, la brume blanche, le brouhaha des flots, la trace d’un kayak et sa maestria, gymkhana dans les roches se jouant des rapides, et l’idée vous suffit, cette vapeur d’eau dans l’air, et à l’invite de J., qui vous fait signe de le rejoindre, vous répondez, excuse-moi, vous rejoindrai plus tard,
----- votre regard est attiré par un portique de bois grisé, de ces pins passés à l’autoclave, imbibés de sels métalliques, chauffés, asséchés, protégés, qu’on laisse vieillir sans entretien, dont les couleurs rejoignent dans le temps le camaïeu des feuilles, sa structure faite de rondins de pin mal équarris, croisés l’un sur l’autre à la façon de ces cabanes de trappeurs, il dresse comme un totem aux bords biseautés, la stèle d’un drapeau, huit étoiles jaunes sur un fond myosotis, les sept stars du grand charriot et la proche Polaire, et ce qui vous étonne, c’est qu’elles forment à l’envers comme le reflet dans l’air de l’Etat d’Alaska avec en chapelet ses îles aléoutiennes, la Grande Casserole et son manche ciselé dans la cuisine céleste fait miroir inversé, on dit qu’un enfant en a réalisé la décalcomanie, d’un positif aurait refait le négatif, et que dans son esprit de petit autochtone, fils d’un Suédois et d’une Russe aléoute, s’agit d’un caribou, un caribou doré, un symbole de force parce qu’il est permanence, là-haut dans la nuit affichée, la bête circumpolaire qui jamais ne se couche, toujours fidèle au poste même si de mille manières, aux heures des saisons la figure s’anime, tourne autour de l’Etoile, change de position, une lanterne magique, vous imaginez que le garçon a saisi au crayon l’instant de jouissance du cheval à ramures, juste avant le sommeil, quand l’animal se dresse, une fierté, est debout comme un homme sur ses pattes de derrière, et porte à son zénith sa ramure virile, sa tête redressée pour la traîne d’archipel, c’était lors d’un concours ouvert dans les écoles, il fallait un drapeau du nouveau territoire, pas encore un Etat, on se cherchait un mythe, on trouve un orphelin, du Jesse Lee Children’s Home, sur cette passe étroite d’une île sous Kenaï, terre des chasseurs de phoques, qu’on nomme Unalaska, que rêve le jeune gars, loin de barabara, sa maison souterraine qu’il a fallu quitter à la mort de sa mère, elle lui tenait si chaud, à quoi rêve le garçon si loin d’Alma Mater, la déesse à l’œil d’or, sinon au caribou qui tourne autour d’elle cherchant comment grandir, et comment le temps passe dans l’enfance des jours, et comment on le compte,
----- tu reprends les mots à l’écran, les treize mois autochtones, Temps du Soleil Possible, Il Monte Plus Haut, Naissance Prématurée Des Phoques, Temps Des Phoques, Temps Des Phoques Barbus, Mise Bas Des Caribous, Temps Des Œufs, Temps De La Mue Des Caribous, Poil Des Caribous, Poil Des Caribous S’Epaissit, Temps Du Duvet De La Ramure Des Caribous, L’hiver Commence, Période Où Les Nouvelles S’Echangent, La Grande Noirceur, ces états de nature dans leur bifurcation,
----- qu’elle est longue l’enfance, qu’elle pèse ses malheurs, ici dans l’orphanage, face là sur cagibi, sans porte, ni fenêtre, qu’elle est longue l’enfance à espérer la belle, on dit que le jeune homme a gagné mille dollars et une montre gravée pour prix de son dessin, et sans doute la fierté d’avoir créé l’image, qu’à terre toute sa vie, il rêva des nuages, mécanicien d’avion, il finit son destin dans les bras d’une fillette rencontrée au Jesse Lee, que toute sa vie durant il reçut des hommages et qu’il fût un symbole, Benny Benson, nommé fils pour toujours, le sort des orphelins,
----- et vous pensez à J. et son choix différent, qu’est-ce qu’un père qui manque trace d’un autre chemin, quels indices de l’enfance entrés prépondérants, ça tord le chagrin, ça envahit la tête, toutes ces choses secrètes dont il ne parle pas mais qui pèsent qu’il emporte avec lui tout au bout de la terre et que vous ne saviez pas,
----- un bruit dans les buissons et vous tournez la tête, vous observe à dix mètres un écureuil qui fuit quand vous le regardez, mais le Navigateur vous attire, vous presse vers le panorama, le drapé des chutes d’eau, vous explique le plissé de cette zone ancienne et sa géologie, comment les Flyschs, un mot de vos ancêtres qui signifie « couler », qu’on trouve ici aussi, surgissent du plus profond, les sédiments, les roches de grès, les schistes argileux repliés en canyon, lancées l’une contre l’autre, la plaque de Kula, -le mot des Aléoutes pour dire « tout disparu », langue vernaculaire, de quel savoir ancien tenaient leur théorie-, venue de l’océan s’enfonçant peu à peu sous celle du continent, la « nord-américaine », quarante millions d’années pour ce paysage-là, comment la lithosphère cogne et cogne sur cette terre, sur vingt millions d’années se glisse sous la roche la forçant en durée, l’énergie du magma poussant et fabriquant les strates des continents dans le monte-et-descend de ce tapis roulant, ces quelques centimètres à chaque année qui passe, rien qu’un homme de Grande Terre debout depuis toujours ne puisse voir en une vie, témoin du changement et ce qu’il en transmet, la plaque disparue, rien que des scientifiques penchés durant cinq siècles sur la croûte terrestre, Abraham Ortelius, Alfred Wegener, Jean Goguel, Arthur Holmes, Harry Hess et tant d’autres, ne puissent décrypter, dérive des continents, dans l’océan cachée la dorsale, la faille, naissance d’une théorie, la tectonique des plaques,

(à suivre)


version augmentée du 8 octobre 2015

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