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l’acacia

L’acacia
Claude Simon
Les Editions de Minuit


page 334


------------Comme ces oiseaux exotiques aux becs démesurés, aux cous déplumés, perchés sur quelque branche encroûtée de fientes dans la cage d’un jardin zoologique, les quatre personnages sont assis sur un banc, le buste droit, le long du flanc d’une baraque. La paroi de planches aux lattes horizontales sommairement rabotées où se dessinent en clair les veines et les nœuds du bois est d’un brun noir, goudronneux. Le buste maigre de l’un des personnages est vêtu d’un polo déchiqueté vert olive. Les trois autres portent les restes ou plutôt les vestiges d’uniformes kaki, dépenaillés et maculés de taches, les vareuses déboutonnées sur des chemises d’un vert kaki aussi, raides de crasse. Il émane de leurs masques inexpressifs légèrement renversés en arrière, avec leurs yeux globuleux et mi-clos qui ne laissent filtrer qu’un mince éclat bleuâtre, comme des yeux d’aveugles, quelque chose de terrifiant et macabre, comme de ces épouvantails affublés de loques et surmontés au bout d’un bâton d’une planche oblique en guise de tête. Sur les crânes osseux et tondus, les pommettes, les joues creuses, la peau tendue ressemble à une sorte de cuir plus ou moins foncé dont la couleur primitive se serait retirée pour laisser place à une teinte grisâtre, ou plutôt cendreuse. Avec leurs fronts étroits et fuyants, leurs nez épatés, comme rongés par quelque lèpre, le bas de leurs visages démesurément étiré jusqu’aux lèvres aux épais bourrelets, ils évoquent ces produits d’accouplements hybrides, bardots ou mulets, passifs, somnambuliques et sournois, dodelinant docilement de la tête entre les brancards des charrues. Quand elles s’écartent, les paumes de celui qui frappe du plat de la main sur un bidon apparaissent furtivement, d’un rose sale, comme déteint, comme si là aussi la couleur primitive de la peau s’était diluée, était partie avec la sueur ou le frottement. Sur son crâne comme atteint de pelade les cheveux commencent à repousser par plaques, de courtes bouclettes clairsemées, laineuses. Il remplace parfois le bidon par une gamelle de fer blanc dont l’extérieur est recouvert d’une couche de peinture noire (ou de fumée ?) éraflée par endroits, laissant apparaître le métal brillant, comme de l’argent. Les autres instruments consistent en une flûte de roseau au son voilé et deux morceaux de bois dont les chocs font entendre un bruit creux, sec, contrastant avec le bruissement d’une boîte à clous. A part la gamelle, l’ensemble (le flanc de la baraque, les musiciens, leurs vêtements, leurs visages) est tout entier composé dans une gamme de couleurs terreuses et les seules notes vives sont apportées par les écussons de laine qui subsistent encore aux cols des vareuses, l’un portant un numéro noir sur fond rouge, l’autre un numéro rouge sur fond vert.

------------Les bustes des quatre musiciens aux têtes d’épouvantails sont absolument droits, les quatre masques absolument parallèles aussi, leurs regards endormis d’aveugles dirigés droit devant eux. Ils sembleraient somnoler si les mouvements de leurs mains secouant ou frappant les instruments ne se répercutaient en courtes secousses agitant faiblement leurs épaules et leurs têtes. Tout autant que le monde extérieur ils paraissent s’ignorer les uns les autres, ne manifestant aucun signe de concertation, absents, sauvages, patients, changeant de rythme spontanément lorsque le flûtiste attaque, sans préavis semble-t-il, une autre de ces mélodies répétitives dont la monotonie même sert de support à des combinaisons diverses de percussions. Les mains aux paumes d’un rose sale qui frappent le bidon ont de longs doigts décharnés aux articulations noueuses au bout desquels les ongles clairs, roses aussi, semblent collés comme des pastilles. À chaque mouvement du maigre poignet un brin de laine qui pend en spirale de la manche dépenaillée se tord en de menus soubresauts.

------------Pas plus que les quatre visages figés il n’émane ni tristesse ni joie des notes enrouées égrenées par la flûte et soutenues par les cadences dont les accompagnent les autres instruments. Une foule fantomatique d’autres personnages aux corps amaigris, flottant eux aussi dans des uniformes fripés et sales, déambule lentement par petits groupes dans l’allée de part et d’autre de laquelle sont alignées les baraques. Sur le dos de leurs vareuses couleur moutarde on peut lire les deux lettres K et G, tracées à la peinture rouge et d’environ trente centimètres de hauteur. La plupart s’arrêtent au passage et restent un moment à contempler d’un air morne les quatre musiciens, s’agglutinant parfois en groupe, puis reprenant leur déambulation. Parfois un gardien s’arrête aussi. Il est vêtu d’un uniforme vert clair, coiffé d’un calot et chaussé de courtes bottes noires soigneusement cirées. Les pattes d’épaule de sa vareuse sont bordées d’un galon d’argent. Il contemple aussi les quatre mulâtres alignés sur le banc, puis reprend sa marche, se retournant plusieurs fois jetant par-dessus son épaule des regards incrédules. Indifférents aux spectateurs, les yeux toujours mi-clos, sombres, farouches, leurs têtes dodelinantes rejetées en arrière, les musiciens continuent de jouer. Les chocs réguliers et syncopés des deux morceaux de bois s’entendent encore longtemps lorsque l’on s’éloigne. Par une échappée entre les flancs noirs des deux baraques on peut voir au-delà de la clôture de barbelés le disque orange du soleil déclinant sur l’horizon. À mesure qu’il s’abaisse, il semble grandir et l’orange vire peu à peu au rouge. Le ciel est d’un gris soyeux, délicat, au-dessus de la plaine sablonneuse, où, de loin en loin, se profile un maigre boqueteau de pins. Déclinant encore, le disque affleure les sommets des arbres. A la fin il est rose.

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 12 juin 2017 et dernière modification le mardi 13 juin 2017
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