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sous la table dans une encoignure

Se cacher sous la table dans une encoignure.

Vis comme une obscénité le besoin d’écrire ce texte, de l’écrire à la première personne, dans le contexte où tous ces êtres sont morts, ma dégueulasse intimité délivrée sur le site, publication.

Mais qu’ai-je donc d’autre possible que ce ressenti, ce rewind des étapes qui m’amène à cette heure.

L’Histoire vous ressert parfois les plats, mercredi soir en rentrant de Marseille, quelques heures après le rassemblement sur le Vieux Port, ai reçu ce colis bombé qui contenait notamment une lettre de mon père, racontant sa Poche de Colmar, là, en direct sur le papier, la guerre 39-45 comme si vous y étiez, comment il rechargeait l’arme, comment il voyait tomber ses copains, avec suffisamment de luxe de détails en contrepoint de son livret militaire déjà lu et relu, j’y étais, disait sa rage, disait l’arme qu’il dirigeait contre l’ennemi, comme rechargée de chaque mort autour de lui, je l’entendais parler depuis cet âge où je n’étais pas née, ce pas-née, un pied-de-nez, comme rallongeant ma vie du côté de la naissance, d’avant la naissance, extension du champ de la conscience par la connaissance, dans l’intimité de cette lettre.

Jeudi, entendu ou lu, sais même plus, le témoignage d’un journaliste de Charlie Hebdo, qui racontait s’être planqué sous la table dans une encoignure, sous la table dans une encoignure, avait-il répété, terrible intimité posée là, entre aveu de lâcheté, culpabilité du survivant, stratagème du petit malin qui s’en est sorti, juste tout ça à la fois, terrible.

Évidemment qu’on se pose toujours la question, j’aurais fait quoi, moi.

Mais je ne pleurais pas, même les pleurs justes de Pelloux s’ils me touchaient ne m’entamaient pas, un refus de se laisser contaminer, ou un déni.

Dans l’irréalité d’un théâtre noir ces deux jours, les deux choreutes qui venaient de temps en temps nous délivrer les messages d’un petit ton détaché n’avaient eu pour effet que de me faire sentir la peur, peut-être la leur, je m’étais dit dans ce théâtre pas très loin de la porte de Vincennes, au moment de sortir pour aller fumer, il faut fermer la porte à clef, j’avais ressenti physiquement ce besoin de rester dans le ventre, nous barricader, nous extraire du monde, j’aurais voulu y cacher le monde entier de mes amis, les accueillir, que tous ensemble dans le théâtre, on n’aurait pas craint, on se serait enfermés. Et puis, j’avais fumé ma cigarette et oublié la sensation.

Et ce matin, le récit de ce rabbin, la peur des enfants juifs qui ne se sentent plus en sécurité dans ce pays, pour la première fois depuis la guerre, DEPUIS LA GUERRE, des synagogues fermées le soir de shabbat, pour celle que je connais un peu, pas parce que le minyan pas atteint, pas parce qu’une communauté ici ou là trop vieille pour se déplacer, non, parce que la police avait dit, c’est dangereux, parce qu’un type louche tournait autour, et qu’on ne savait pas de quoi il était capable.

Se cacher, se cacher, et un souvenir d’enfance de moi cachée derrière la porte pour ne pas voir ce qui se passait, un accident, ma lâcheté d’enfant qui se planque,

et celui tout aussi paniquant d’un événement, un groupe de jeunes revenant dans, cassant le vitres d’un, interservices de quartier, un éclat de verre sur mon visage, du sang, un grand black voulant tuer un agent administratif, et moi venue là pour une étude, devant la panique, les AS s’enfuyant en courant, moi dans le bureau d’à côté, normalement pas concernée par, m’interposant par la parole, dissuadant le plus agressif de rester, il n’était pas armé, et actionnant après leur départ la fermeture de la porte métallique, et le jeune appelé-ville effondré au fond de la pièce,

me suis mise à trembler, tout ça qui revenait, ne sachant plus tout à coup si devant une arme j’aurais cru en ma parole, j’aurais bravé le danger, ou si pas plutôt me serais cachée, laissant le jeune à son sort ou pire, j’aurais eu mon feu d’artifice final comme Charb, et doutant tout à coup de mes impulsions, de mes réflexes, de ma foi dans le dialogue, devant des fous furieux armés, et pire que tout, des ignorants, absentés des mots, absentés de la pensée, absentés de l’intelligence, absentés du recul et de l’humour, absentés de l’humanité,

le mur, on fait quoi devant le mur, merci à ceux qui en ont parlé,

puis à l’instant enfin pu la joindre, la longue conversation avec mon amie, et le mot qu’elle a eu, « état de choc », depuis trois jours, c’était ça, comme elle, j’avais les yeux secs, comme elle, sidération, nous ne ressentions rien, j’enregistrais les informations, je refusais l’idée de manifester avec n’importe qui, comme si ça m’avait empêché d’aller à la manif pour Halimi, c’était l’âme qui ne se laissait pas pénétrer, nous étions en état de choc, avec pour moi la peur en plus, sous la table dans une encoignure j’étais,

mais moi, ma vie n’est pas en jeu, je suis libre d’aller et venir, j’ai des amis avec qui me réunir (merci @amaïsetti), nous pouvons poser un acte contre la barbarie, nous sommes citoyens, capables de raisonner, de parler, de rire, de témoigner, de brandir les symboles, et qui, pour nous en empêcher,

alors là, enfin, j’ai su, pu, voulu pleurer.

Et je me suis dit, on ira, mais pas tout. On ira pour donner du courage aux enfants juifs et aux enfants musulmans aussi qui tremblent, on ira pour tenir dans ses bras les amis des caricaturistes morts, les amis juifs, les amis musulmans, mais on restera à l’écart du parcours N°1 pour ne pas cautionner cette politique d’immigration, cette manipulation des masses qui nous somme d’être solidaires par avance de ces lois scélérates, on ira, mais pas tout.


chen zhen
galerie perrotin
crédit photo christine simon

écrit ou proposé par Christine Simon
BY-NC-SA (site sous licence Creative Commons BY-NC-SA)
première mise en ligne le 11 janvier 2015 et dernière modification le mercredi 9 septembre 2015
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